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L’esprit des plantes

La médecine chinoise n’a longtemps été connue en Occident qu’à travers l’acupuncture. Mais si cette méthode apparaît comme la plus exotique aux yeux des occidentaux, elle n'est pas pour autant la plus importante du système médical chinois. En Chine, c'est la pharmacopée, c'est à dire l'usage des substances médicinales, qui constitue la branche thérapeutique majeure.

La pharmacopée chinoise est l'une des plus riches du monde. Il faut dire qu'elle est née dans un pays qui inclut à peu près tous les climats et reliefs géographiques de la planète, d'où la grande diversité de sa materia medica. Quant à sa fiabilité, elle se fonde sur une épidémiologie établie sur des milliards d'individus, ainsi que sur une continuité historique exceptionnelle, qui va du mythique empereur Huang Di jusqu'à nos jours. Car qui dit médecine ancienne ne dit pas forcément médecine dépassée : de même que les maladies sont, malgré leur diversité, une éternelle variation sur le thème de l'humain, les traitements traditionnels consistent, pour l'essentiel, en de nouvelles combinaisons de substances médicinales parfaitement connues, pour les adapter à de nouveaux déséquilibres. A l’ère des molécules de synthèse et du génie génétique, la médecine par les plantes1 pourrait passer pour un procédé thérapeutique archaïque. Mais ce serait oublier que 80% de nos médicaments actuels sont dérivés des plantes médicinales traditionnelles. Rappelons également que lorsqu'on prescrit au quotidien des formules étudiées et commentées depuis une dizaine de siècles, on ne prend pas exactement les mêmes risques thérapeutiques que lorsque l'on teste un nouveau médicament en médecine moderne... Un récent rapport du Comité de pharmacovigilance remis au Ministère de la santé estimait à 18 000 le nombre de décès annuels causés en France par les effets secondaires des médicaments, soit à peu près le double des décès dus aux accidents de la route ! Ce constat ahurissant devrait inciter notre biomédecine à la modestie, et à davantage de curiosité à l'égard des savoirs ancestraux. Car si la médecine par les simples n'a pas la puissance d'action de la pharmacopée moderne, elle n'a pas non plus sa fâcheuse tendance à fabriquer des maladies presque autant qu'elle en traite...

L'Organisation Mondiale de la Santé manifeste, il est vrai, un intérêt certain pour les pharmacopées traditionnelles telles que la pharmacopée chinoise. Elle s'appuie en effet sur les connaissances des ethnomédecines du monde pour rechercher moindre à coût les médicaments de demain. Mais l’on peut constater une absence totale de curiosité de la part des chercheurs occidentaux quant à la manière dont ces traditions ont établi les vertus des plantes, et utilisent leur propre pharmacopée. Il est vrai que la question n’est d’aucun intérêt pour notre industrie pharmaceutique, essentiellement préoccupée par la recherche de la molécule qui lui rapportera le "jack pot". D'un côté, la dissection biochimique à la recherche d'un principe actif ne visant que la maladie ; de l'autre, l'observation de l'interactivité entre une substance naturelle et un organisme vivant. Deux mondes se côtoient ici, qui n'ont pas grand chose en commun. Deux mondes aussi différents l'un de l'autre, que les seringues de la médecine occidentale l'étaient déjà de l’acupuncture.

Des médicaments considérés comme des "êtres sensibles"

Les pharmacopées traditionnelles reposent sur une approche non pas empirique, mais sensible de la médecine. Une médecine qui, dans son sens primitif, est elle-même synonyme de "médicament", ou de "pouvoir de guérison". Ces pharmacopées tiennent compte de la nature intrinsèque des substances comme des humains ; de leur milieu de vie, de leur tempérament et de leurs affinités. La physique moderne admet déjà que toute matière est une forme d'énergie. Elle finira sans doute par démontrer comment la médecine chinoise, à l'instar de celle des indiens d'Amérique, a pu établir sa matière médicale de manière sensible en s'adressant à "l'esprit des plantes", c'est à dire en se mettant au diapason de leur corps vibratoire. Comment expliquer autrement le degré de précision et de complexité de cette pharmacopée dès ses origines ? Si l'instinct et l'intuition n'étaient pas là au départ, un milliard d'années ne suffirait pas pour établir de manière empirique les propriétés médicinales de toutes les substances de cette planète, sélectionner les plus utiles, et leur meilleur mode de préparation.

Notre médecine occidentale, qui a déjà bien du mal à admettre les notions d'énergie ou d'esprit dans l'être humain, n'est pas à la veille d'accepter l'idée de guérison par l'énergie ou l'esprit des plantes ! Les deux approches - biochimique ou sensible - de la nature en général, et des médicaments en particulier, ne sont pourtant pas incompatibles. Avec un peu de bonne volonté, elles pourraient sans doute se compléter et s'enrichir mutuellement. Mais elles procèdent d'une telle opposition de vision que leur association dans une même démarche médicale apparaît impossible. Leur rencontre aboutit généralement à des dialogues de sourds, comme ceux auxquels nous assistons depuis des années entre les tenants de l'homéopathie ou des fleurs du Dr Bach, et les aficionados de la chromatographie gazeuse. Nous avons simplement du mal à admettre, comme le souligne Isabelle Stengers2, "qu'il existe de par le monde une infinité de systèmes thérapeutiques efficaces, que ces systèmes ne sont en aucune manière réductibles au nôtre, et que ce sont de véritables systèmes conceptuels et non de vaines croyances".

En apparence, la pharmacopée chinoise ressemble beaucoup à notre herboristerie d'antan. C'est ce que l'on pourrait se dire en visitant la cuisine des hôpitaux traditionnels chinois, où bouillonnent les décoctions des patients dans des chaudrons à longueur de journée. Après tout, nos grands parents n'avaient-ils pas couramment recours à de tels brouets et autres onguents pour se soigner ? Il serait pourtant hâtif d'en conclure que les traitements de pharmacopée chinoise sont de simples remèdes de “ bonne femme ” (du latin bona fama, bonne renommée) pour pays sous-développés n'ayant pas les moyens de s'offrir des "vrais" médicaments. Si tel est le cas, on ne voit pas pourquoi cette pharmacopée serait sortie de Chine pour gagner tous les continents, y compris les plus riches et les plus médicalisés ! Toute la différence entre une médecine populaire et une médecine traditionnelle tient dans le critère de choix des plantes, et dans l’alchimie attendue de leur part. La pharmacopée chinoise se fonde sur un savoir, un diagnostic et une logique de prescription qui n'ont rien de commun avec notre médecine symptomatique. C'est sans doute ce qui lui a permis de résister au rouleau compresseur de la pharmacie moderne, et de séduire des sociétés qui ont depuis longtemps tourné le dos à leur propre médecine traditionnelle.

Des saveurs, formes et couleurs au service de la guérison

En médecine chinoise, les propriétés médicinales des simples sont étudiées dans un esprit synthétique, principalement fondé sur l’observation de la nature, et basé sur les théories du Yin Yang et des cinq mouvements (Wu Xing). Les plantes, les minéraux, les animaux et les humains ont tous en commun d’être des produits du ciel et de la terre, qui leur confèrent leurs qualités propres : la terre donne le substrat, la forme, la texture, la couleur, la saveur, tandis que le ciel donne l'odeur, la nature chaude ou froide, ainsi que le tempérament, ou caractère particulier propre à chaque substance (aromatique, asséchante, toxique, etc). Du point de vue chinois, l’effet thérapeutique d’une substance médicinale provient de cet ensemble de paramètres. Ainsi, la saveur d'une plante lui confère-t-elle des propriétés thérapeutiques par son action sur le Qi, l'énergie. Par exemple, la saveur piquante disperse et fait transpirer ; la saveur salée est émolliente et favorise l'écoulement, la saveur douce ou sucrée tonifie et ralentit, la saveur acide est astringente, etc. Naturellement, les substances ont rarement une seule saveur, ce qui complexifie d'autant leur principe d'action. A cela vient également s'ajouter une nature plus ou moins chaude ou froide, qui représente un autre aspect de leur action thérapeutique : les produits de nature chaude ou tiède agissent sur le Yang et chassent le froid, les produits de nature froide ou fraîche agissent sur le Yin et diminuent la chaleur. En pharmacopée chinoise, la combinaison des natures et saveurs est un paramètre important dans la logique thérapeutique : chez un patient qui a pris froid, on choisira par exemple un traitement à dominante chaude et piquante pour disperser le froid du corps, tandis que chez un patient frileux, on choisira des plantes également chaudes, mais de saveur douce, afin de tonifier son Yang, etc. Ces exemples nous démontrent au passage que la pharmacopée chinoise traite par les contraires (contraria contrariis curantur), selon un principe allopathique, et non par les semblables (simila similibus curantur), comme le fait l'homéopathie.

A part la saveur et la nature, toutes les autres caractéristiques d'une plante ont également leur importance : son odeur et sa densité lui confèrent une action plus ou moins montante ou descendante, centrifuge ou centripète, tandis que sa couleur et sa forme peuvent conditionner son champ d'action préférentiel, conformément à la "théorie des signatures" de Paracelse3. Ainsi, la couleur rouge du cinabre est-elle censée diriger l'action de ce produit vers le sang ou le cœur ; les fleurs exercent généralement une action vers le haut du corps tandis que les minéraux agissent plutôt vers le bas ; ou encore, la forme des cerneaux de noix, enfermés dans leur coque de bois, peut laisser supposer un tropisme de ce fruit sur le cerveau (et les Reins, dont le cerveau dépend en médecine chinoise), etc.

Comme toujours, ces données très générales souffrent des exceptions, qu'une longue expérience a depuis longtemps établi, mais qui ne remettent pas pour autant la théorie d'ensemble en cause. Il faut en effet garder à l'esprit que chaque paramètre se trouve nuancé par le complexe que forme la plante entière : c'est l'ensemble de tous ses critères qui confère à une plante sa personnalité propre, et l'action thérapeutique qui en découle. Il serait faux et simpliste de prendre uniquement l'une des caractéristiques d'une plante pour généraliser sur son action supposée : par exemple, de dire que toutes les substances de couleur rouge exercent forcément une action sur le cœur. C'est par de telles réductions simplistes que la science expérimentale a tourné en dérision la fragile et parcellaire théorie de Paracelse. Cela n'enlève pourtant rien au fait que, tous paramètres confondus, la théorie de la pharmacopée chinoise repose sur un système conceptuel parfaitement logique et cohérent, que la physique moderne est d'ailleurs peu à peu en train de valider.

L'action des plantes : un travail d'équipe

La même logique étonnante prévaut également dans la combinaison traditionnelle des plantes médicinales. Celle-ci se fait selon le principe des "quatre rôles hiérarchiques" : une prescription de pharmacopée chinoise est conçue un peu à la manière d'une équipe gouvernementale chargée de gérer un pays. Elle se compose généralement d'une plante dite "empereur", qui représente le produit le mieux adapté au principe de traitement recherché. On y adjoint un ou plusieurs "ministres", qui agissent en synergie avec l'empereur (ce sont souvent des plantes de même saveur et de même nature) pour renforcer et élargir son action. On y ajoute encore des "conseillers", ou secrétaires d'état, chargés de tempérer les effets secondaires possibles des plantes principales, et de traiter des aspects annexes de la maladie non pris en compte par l'empereur et les ministres. On y trouve enfin des "diplomates" ou "ambassadeurs", chargés d'harmoniser l'équipe gouvernementale en équilibrant ou cloisonnant l'action des différentes plantes, et de diriger l'action de l'ensemble de la formule vers tel ou tel organe ou zone du corps.

Une prescription classique de pharmacopée chinoise est ainsi conçue de manière fort subtile, qui permet de prendre en compte non seulement le traitement d'une affection, mais également le ciblage de ce traitement (pour ne pas affecter un organe qui n'en a pas besoin), ainsi que le contrôle de ses effets secondaires possibles (pour ne pas rendre le patient malade à cause du traitement donné). Ajoutons à cela le fait que les prescriptions ont la capacité de suivre l'évolution du patient par modifications successives de leur composition ou du dosage des ingrédients. C'est également quelque chose de précieux, car la maladie est, comme la vie, un processus évolutif. Et même si, dans le cas des maladies chroniques, ce processus est parfois très lent, la prescription d'un même médicament à vie n'est pas dans l'optique de cette médecine : en pharmacopée chinoise, on préfère adapter le traitement au patient plutôt que l'inverse ! Toutes ces particularités font de la pharmacopée chinoise une médecine qualitative, évolutive, individualisée, aux antipodes des traitements à l'identique par la vaccination ou la molécule vedette. Notre industrie médico- pharmaceutique a l'ambition louable de vouloir guérir l'humanité. C'est bien. Mais cela ne devrait pas l'empêcher de respecter les médecines qui, elles, cherchent simplement à soigner les hommes.

Dans un prochain article, nous établirons une comparaison entre les plantes chinoises et occidentales, afin d'explorer les voies d'avenir que pourrait offrir la combinaison de la théorie médicale chinoise associée aux ressources de notre phytothérapie classique.


(1) Le terme "plante" est communément utilisé par extension pour désigner l'ensemble des produits de la pharmacopée chinoise, bien que celle-ci contienne en fait des substances issues des trois règnes : végétal, minéral et animal.
(2) "Médecins et Sorciers", Isabelle Stengers, Coll. Les empêcheurs de penser en rond, p.105
(3) La "théorie des signatures" avance que toute substance ayant une analogie de forme avec un organe exerce de ce fait une action envers ces organes. De la même manière, la médecine chinoise établit certains liens fonctionnels sur la base de la ressemblance entre certains "orifices" et organes du corps : les oreilles ont la forme des Reins, la cloison nasale celle des Poumons, la langue celle du Cœur, etc.

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